Cuba, un voyage au cœur du peuple

Nous sommes début avril, nous venons de passer une bonne semaine aux îles vierges Britanniques avec nos amis du bateau « Boutavent ».  Nous avons adoré les mouillages de ces îles verdoyantes, les fonds marins sont magnifiques, les plongées sur les épaves et dans les grottes nous ont époustouflées. Cependant, les îles ont également été gravement touchées par l’ouragan Irma ce qui les rend peu intéressantes. Carmina attend sagement au mouillage de Road Town une plage météo convenable pour prendre la route vers Cuba.

Nous quittons l’archipel avec 15 nœuds de vent, sous le soleil (comme d’habitude). Nous avons le ventre un peu serré et la gorge nouée. Pour nous, une page de notre projet se tourne. Nous disons au revoir aux petites Antilles, à toutes nos rencontres, à tous nos beaux moments passés. Nous aurions adoré passé un mois de plus à continuer de découvrir toutes ces îles et passer du bon temps avec nos amis. Mais non, il faut continuer, prendre la route vers l’île mystérieuse de Cuba.

Nous rentrons très vite dans notre rythme de mer, cela fait depuis la transatlantique que nous n’avons pas passé plus de 24h en mer, or, environ cinq jours nous attendent ! Nous nous rendons compte que l’on passe juste à côté d’une île des Bahamas ou l’on décide de s’arrêter pour y passer une journée et une nuit. L’approche de l’île se fait de nuit, nous avons aucune information sur ce lieu. Nous mettons l’ancre dans une grande baie, on verra bien le lendemain à quoi ça ressemble ! Nous nous réveillons seuls au mouillage, mouillés dans l’eau la plus claire que l’on n’ait jamais vu. Nous plongeons avec barracuda et carangues jusqu’à ce que les requins nous décident à remonter à bord… 

Nous reprenons la mer et arrivons le lendemain matin au port de Vita, qui se situe au nord-est de Cuba, au fond d’une mangrove. C’est l’arrivée dans l’inconnu total ! La cartographie est bien moins précise que tout le reste de notre parcours et nous savons que ce n’est pas si simple que ça de débarquer à Cuba. On ne rigole pas avec le régime ! Après deux échouages dans le chenal mal balisé, nous arrivons enfin au ponton (un seul quai pour une dizaine de bateaux).

Nous n’avons pas le droit de débarquer avant la visite médicale d’un médecin Cubain, la visite d’un chien renifleur, la fouille des douaniers (qui n’est pas bien longue), la visite de l’agriculture cubaine et l’achat des visas (pour un mois) ainsi que le permis de navigation.

Nous apprenons que nous ne pouvons débarquer à terre que si nous sommes dans un port international (il y en a que 3 ou 4 sur la côte nord cubaine). Nous décidons donc de laisser le bateau à Vita pour 3 semaines et partons pour deux semaines en balade dans les terres Cubaines, direction La Havane !

Une fois que nous sommes sortis de la marina, le choc est brutal. La rue principale du village de Vita est un chemin de terre ou circulent principalement des calèches (une mangeoire de porc avec des roues en bois et un canasson qui tire le tout). Quelques vieilles voitures américaines circulent mais ne sont pas nombreuses). Retour dans les années 50 !

Nous partons jusqu’à la Havane « à la Cubaine », c’est-à-dire en sortant du sentier touristique, utilisant que les transports cubains. Après avoir retiré du dollar cubain (CUC) qui correspond environ au dollar américain, nous nous procurons du pesos cubanos (monnaie du peuple, 25 pesos correspondent à un dollar), ce qui nous permet de manger pour 15 pesos et voyager entre 1 et 25 pesos entre les villes.

Soit dans des « wawa » (les bus), dans des « Camion particular » qui ressemblent plus à des bétaillères à Cubain où on est entassé debout pour faire 200km, ou encore parfois dans des « Taxis » calèches pour faire des petites distances. L’usage de l’espagnol est indispensable une fois sorti de chemin des touristes, cela nous oblige à apprendre la langue ce qui nous permet d’éviter au maximum une augmentation des prix exponentiels (quand un cubain parle anglais et parle en CUC, c’est mauvais signe pour le portefeuille…).  

Sur la route de la Havane nous avons ainsi traversé les villes d’Holhguin, Las Tunas, Camaguey, Sancti Spirits et Santa Clara. Nous avons eu la chance de pouvoir rentrer en réelle immersion dans la culture cubaine. Pour nous étrangers, vue de loin, Cuba fait penser au musiciens, aux vieille voitures américaines, à la joie de vivre etc…

En voyageant ici hors de sentiers touristiques on s’aperçoit bien vite que cette idée est grandement faussée. Même si les gens sont heureux à Cuba, beaucoup (spécialement la génération post 90) rêvent d’émigrer aux États Unis.

Hors des grandes villes touristiques le peuple est rationné. Régulièrement les gens doivent se rendre à « La Bodegita » avec leurs tickets de rationnements afin d’avoir les doses de riz, de graisse, d’haricots et autres denrées octroyées par le gouvernement.

Tous les produits d’état ne permettent pas à un cubain lambda de vivre et de se nourrir correctement. C’est pourquoi le marché noir est très utilisé à Cuba, toute la population y achète ou vend des produits. Par exemple un voisin va fabriquer des yaourts, un autre fait un élevage de porc, un autre encore cuisinera des flans etc. Chose également intrigante quand on se balade dans les villages, le nombre énorme de poules que l’on peut voir. Ce détail peut paraitre anodin mais il se trouve qu’il y en ce moment une crise des œufs dans tout le pays. Il se trouve en fait que les manques en denrées sont tellement grands que les Cubains ne peuvent pas nourrir correctement leurs poules. Ces dernières ne peuvent ainsi pas pondre et les œufs qui sont achetés en masse sont importés…

A l’heure actuelle Cuba rentre en période de crise. A l’instar des années spéciales où Cuba ne fut plus subventionnée par l’URSS, c’est aujourd’hui le cas avec le Venezuela, il est presque impossible de trouver de la farine, des œufs, de l’huile, du café …

Par exemple, dans beaucoup de petits villages que nous avons traversé la boulangerie est restée fermée pendant trois mois avant d’ouvrir une journée et de fermer à nouveau. Le pétrole aussi commence à manquer, alors il ne passe plus qu’un seul bus sur cinq et pour partir au travail les gens doivent partir deux heures avant afin d’espérer en attraper un.

En cette période, la mentalité des Cubains est très difficile à appréhender. D’un côté nous avons clairement l’impression qu’une grande majorité du peuple cherche à fuir, d’un autre tout le monde fait l’apologie du système et de ses représentants (au moins des anciens).

Dans les librairies il n’est possible de trouver que des livres de propagande sur le système et les fameuses figures de la révolution. En les feuilletant rapidement on peut rapidement lire des mensonges sur nombres de faits historiques qui se sont passés pendant les 55 ans. A l’école, on enseigne aux petits enfants à idolâtrer Fidel Castro, Cienfuegos ou encore le Che. Dans les villages de campagne nous avons rencontré plusieurs jeunes illettrés à l’âge de 18 ans. En revanche même illettré un Cubain pourra faire l’apologie du système qui le prive de tous ses droits. Nous voyons aujourd’hui un peuple qui commence à s’ouvrir au monde grâce à l’arrivé de la 3G au mois de janvier 2019, mais les stigmates de la dictature, de la propagande et du non accès à l’information sont encore bien trop présents. Le peuple cubain est accueillant et chaleureux, mais c’est également un peuple qui souffre.

Durant notre périple à terre nous avons passé une semaine chez Nicolas, Maud et leurs deux petites filles. Maud et Nicolas (le frère de Marco) sont à Cuba pour deux ans dans le cadre d’une ouverture de mission humanitaire. Ici les cubains les prennent pour des fous. Ce peuple qui, il n’y a encore pas si longtemps, n’avait pas le droit de parler à des étrangers et qui rêvent de partir aux États Unis ; pourquoi deux français voudraient-ils venir habiter à Cuba ?

Cette question les intrigue tellement qu’après six mois de missions il n’est pas encore possible de tisser des liens avec tout le monde dans le petit village de Las Minas à quelques kilomètres à l’ouest de Santa Clara. Heureusement les personnes s’ouvrent petit à petit mais il faut plus de trois mois d’échanges réguliers afin que les gens osent simplement entrer dans leur maison.

Maud et Nico ont deux missions principales, la première est d’aider au développement de l’évêché de Santa Clara, la deuxième de servir de maison d’accueil pour les personnes du village. De cette manière les enfants viennent jouer chez eux, on peut également venir suivre des cours de Français, d’Anglais, de guitare ou tout aussi bien parler de ce qui peut exister ailleurs dans le monde.

Aujourd’hui il n’est pas rare dans des petits villages comme Las Minas de trouver nombre de personnes n’ayant jamais voyagés à plus de 10 – 12 kilomètres de chez eux, et encore… Les gens ne se rendent pas (par manque de moyens ou par manque d’intérêt total) dans la grande ville la plus proche de chez qui parfois peut être à seulement 5 kilomètres. Alors, même si la technologie est encore très peu développée dans les grandes villes à Cuba, certaines campagnes, elles, sont encore dans un mode vie (pour comparer) des années début 1900 en France.

Dans leur maison, baptisée « La Sagrada Familia », au fond de la campagne cubaine, nous avons partagé leur vie et découvert la beauté d’un peuple qui ne peut pas se rendre compte de toutes les privations qu’il subit.

Après un court passage à la Havane, nous reprenons la route vers notre port d’entrée Vita mais cette fois ci avec toute la famille de Nico ! Ayant l’interdiction de sortir en mer avec des résidents cubains temporaires (possédant cependant des passeports français…) nous passons quelques jours au port à profiter et à jouer avec les filles.

Nous faisons la rencontre des autres voyageurs du port : nous voilà partis pour des soirées avec français, anglais, suédois, québécois et même des cubains. Nous passons notre temps à « switcher » entre les trois langues ce qui n’est pas toujours évident ! Après le départ de la famille de Marco, nous faisons une journée cochon grillé (plat typique cubain) chez une famille du village. Quel bonheur de passer ce moment avec tous les amis que nous nous sommes fait sur cette étrange île !

En cette fin de mois d’Avril il est maintenant l’heure pour nous de préparer notre retour. La route prévue aujourd’hui par les Bahamas, les Bermudes, les Açores et ensuite le retour en Bretagne. Il ne reste que deux mois à notre périple dont plus d’un mois de navigation. Nous partons le cœur serein pour cette transatlantique réputée bien plus difficile dans ce sens car nous connaissons Carmina et savons ce qu’il nous est possible de faire ou non. On sait que le retour approche à grand pas mais il est encore difficile de l’imaginer. Dans cette aventure un peu à l’écart de beaucoup des tracas du quotidien français, on s’imagine aisément rester quelques mois de plus.

Nous vous donnons rendez le 6 Juillet à Aral pour le retour de Carmina dans la fameuse écluse que nous avons quitté voilà maintenant sept mois. L’heure d’arrivée précise vous sera transmise prochainement ainsi que l’endroit autour duquel nous pourrons tous nous retrouver pour fêter tous ensemble le retour.

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